Premier épisode

Lundi 18 mai 2009 // TROISIÈME PARTIE

« François, mon frère, cela m’a pris des jours et de longues nuits pour digérer cette formidable nouvelle, formidable au sens de déflagration. Il est inhumain de demeurer aussi longtemps dans l’incertitude, dans le noir. Madeleine, Alexandre, vous êtes en vie. Tout est possible alors.
Ce procès grotesque, cette traversée nauséeuse, cette déportation ulysséenne, ces épreuves ne furent pas vaines.

Des deportes communeuxIls ont égorgé notre Commune, mais ma femme et mon fils sont toujours debout. Il faut croire que la vie a plus d’imagination que les hommes. Mais elle se révèle aussi souvent injuste : l’évasion de Grousset et Rochefort a de nouveau transformé en enfer l’existence du docteur Rastoul, privé à son tour de sa femme et de son fils. Pourtant, c’est grâce à lui que je sais que vous avez survécu aux abattoirs versaillais.
Mais dans quelles circonstances toi et Nathalie, enceinte, avez-vous pu emmener un bébé de quelques heures loin des bombardements et des carnages, je ne le sais…
Maintenant, je rêve de recevoir une autre lettre. On s’habitue vite aux bonnes choses.
Alfred a dégoté, dieu sait comment, des outils. Il étudie les essences exotiques qui poussent sur notre île de malheur. J’entreprends, muni d’une longue corde, de lui enseigner les rudiments de la natation, que je dois à mon père. L’armée n’a pas que du mauvais…
Je suis heureux de savoir qu’il y a une chance pour que toi, Alexandre, tu lises un jour les lignes que j’écris et qui m’ont maintenu en vie depuis de si longs mois. Permets-moi de poursuivre mon récit… pour vous et pour François, que j’espère un jour revoir…

Paris valait bien une messe pour le sanglier béarnais, notre Paris libre mérite qu’on ne l’oublie pas, tant cette révolution festive fut riche d’enseignements. Et si les versaillais l’ont égorgée, son sang ne séchera jamais. Alexandre, ta mère vivante, c’est notre Commune qui revit pour moi. Et comme le disait mon ami Arthur Arnould, une question politique et sociale bien posée finit toujours par être résolue tôt ou tard.
La Commune, malgré la perfectibilité de ses élus et leurs divisions, a réinventé la République, jeté les bases d’une nouvelle démocratie, où nos élus étaient révocables à tout moment – et même parfois étrangers, comme Fränkel. Bien sûr, nous avons eu à peine le temps d’ébaucher certaines réformes sociales (interdiction du travail de nuit pour les boulangers, fin des amendes*, égalité des salaires entre institutrices et instituteurs). La Réaction ne nous a guère laissé le temps de nous attaquer plus profondément au travail.
Nous avons séparé l’Église de l’État – sans aller jusqu’à « biffer » dieu comme le réclamait Gustave Maroteau** –, nous avons rendu l’école laïque, obligatoire et gratuite. La grande bourgeoisie aura désormais toutes les peines du monde à enterrer cela. Nous avons inventé les crèches pour tous nos enfants miséreux, essayé d’humaniser les hôpitaux et les hospices, sans oublier les prisons, où, comme le rabâchait à l’envi la presse versaillaise, agonisaient pourtant et dans d’atroces souffrances les otages de la Commune, qui mangeaient à leur faim quand ils ne donnaient pas des entretiens à la presse de Versailles justement ! Nous que cette même presse a accusés d’être des incendiaires, nous avons préservé le patrimoine de la capitale, Archives et Bibliothèques nationales en tête, réorganisé et assaini l’Administration. Ce fut sous la Commune et l’impulsion de Gustave Courbet fut créée la Fédération des artistes, dont les buts étaient « la libre expansion de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges ».
La Commune dura moins de soixante jours si l’on tient compte de la folle semaine que, Alexandre, François, je vous ai décrite. Et de la Semaine sanglante, que je tenterai de vous narrer. L’assemblée communale, elle, ne connaîtrait que trente et une séances officielles.
« … il est bien court, le temps des cerises. »
Notre Commune fut imparfaite, trop secrète souvent. Pour avoir travaillé au « Journal officiel », je puis attester que les délibérations de notre assemblée ne furent pas rendues in extenso dans nos colonnes. (D’aucuns argumenteraient que nous étions en guerre…)
Nos élus se diviseraient bientôt entre partisans de la création d’un Comité de salut public et opposants. Entre majoritaires et minoritaires. Mais comme l’a soufflé un jour Louise Michel à mon indomptable Madeleine, « en révolution, l’époque qui copie est perdue, il faut aller de l’avant ». Nos vieux jacobins ont voulu imiter leurs ancêtres, la Terreur en moins, heureusement. La nouvelle génération de révolutionnaires avait, quant à elle, flairé l’originalité de la Commune : un gouvernement pour le peuple et par le peuple, qui abolit la machine étatique et répare les inégalités. Le tout avec des moyens appropriés au but.
Nous ne voulions pas être des jésuites pour qui la fin justifie les moyens. Nous ne voulions déroger à nos principes.
J’ajouterai que nos jacobins, martyrs de la cause républicaine, ne renâclèrent jamais devant la Sociale. Ils ne voulaient plus comme en Juin 48 laisser les ouvriers seuls sur la brèche. Pour la plupart issus de la bourgeoisie, ils n’eurent de cesse de fraterniser avec le prolétariat. Sauf des élus comme le docteur Goupil, qui donnèrent rapidement leur démission, jugeant les mesures adoptées par notre Commune « excessives ». Il est vrai que la liberté, l’égalité et la fraternité constituent un programme des plus communistes…
D’une manière générale, les appellations que certains voulurent étiqueter sur nos élus firent long feu à l’examen de la réalité. Certains révolutionnaires-jacobins étaient membres de l’Internationale, plus attachés aux luttes sociales qu’à l’esprit de 93. Dans la minorité opposée au Comité de salut public, on compta un blanquiste : Tridon, et force journalistes de la presse radicale, plus connus pour leur action républicaine et révolutionnaire contre Badinguet que pour leur participation au mouvement socialiste proprement dit.
De même cliver la Commune entre bourgeois et ouvrier me paraît stérile. Parmi les militants au Comité de salut public, on retrouva bien sûr des bourgeois, journalistes et aux seigneurs du barreau : Pyat, Rigault, Vaillant, Ferré, Gambon, Grousset, Protot, Régère, Melliet, Miot. Mais aussi des ouvriers : Chardon, Amouroux, Chalain, Dereure, Trinquet, Johannard et d’autres.
Quant à la minorité, plus moderne, elle regroupait autant de bien-nés (Lefrançais, Longuet, Vallès, Vermorel, Tridon, Andrieur, Jourde, Arnould) que des prolétaires : Clémence, Gérardin, Theisz, Malon, Pindy, Serrailler, Avrial et Varlin.
Demeurait une authentique division sur laquelle je reviendrai : l’idée même de la Commune. Mouvement communaliste ou révolution sociale ?
Pourtant j’insisterai sur un fait : la fraternité. À l’image de notre vieux Delescluze, qui, quoique jacobin, fut toujours bienveillant à l’égard des hommes de la minorité. Oui la fraternité, car à l’heure de l’invasion versaillaise, tous se réunirent.
En mon for intérieur, à l’instar du camarade Arnould, je n’ai jamais cru que notre Commune pût l’emporter. Malgré quelques soulèvements héroïques de la province, nous demeurâmes inexorablement isolés. Militairement, nous fûmes au-dessous de tout, n’était-ce notre artillerie, qui donna du fil à retordre aux Ruraux. Mais qu’importe, nous avions plus peur de décevoir le peuple de Paris que des égorgeurs de Versailles. Si notre défaite militaire fut totale, notre victoire demeurera morale.
« Mais il est bien court, le temps des cerises »…
Brave Jean-Baptiste Clément, qui fut glorieusement élu à Montmartre [141188 voix sur 17443 votants – NDLA]. v Mon tout petit Alexandre, mon tendre François, j’ai eu l’honneur de le connaître, lui qui écrivit aussi à l’ « Officiel ». Notre rédaction protesta avec lui contre les élus de la Commune qui voulaient interdire certains journaux… « Il faut la liberté pour tous ! s’offusqua Jean-Baptiste. La liberté pleine et entière ! Que les méchants et les bavards écrivent et disent ce qu’ils voudront, la sagesse de la population en fera justice, soit en ne les écoutant pas, soit en ne les achetant pas. »
Or, minoritaires et majoritaires se rassemblèrent quand les versaillais entreprirent de dépecer notre Paris libre et de garantir comme le dirait un écrivain célèbre***, “vingt ans de repos” à l’hydre capitaliste.
Car, mon tout petit Alexandre, mon tendre François, il ne faut jamais oublier que notre Commune vécut très vite en état de siège. La guerre nous rendit durs à l’occasion mais jamais inhumains. Autant j’ai déploré que la Commune prît des otages parmi nos ennemis demeurés à Paris, autant elle ne saurait être tenue responsable de leur exécution. Les fusillades furent le fait d’individus isolés, non des élus. Et même si cela me coûte de l’écrire, les versaillais nous bombardaient et nous fusillaient, hommes, femmes, vieillards et enfants. La balance ne fut guère équilibrée. Quatre-vingt-cinq otages comme cent mille assassinats**** ! « Mais il est bien court, le temps des cerises… »
Antoine, le fils d’Henriette et de Gaston, n’avait pas quatre ans. Les cerises, il les appelait des « rourises »…
Les yeux rougis par les larmes et la poudre, Eugène me rapporta qu’un gendarme l’avait abattu, à la barricade de la rue des Trois-Bornes, d’une balle en pleine tête alors qu’il s’agrippait à… [Illisible – NDLA].
C’est aussi en ta mémoire, Antoine, que je raconterai le temps des “rourises”… »


* Sauf erreur de la part des archéologues communeux, mais les amendes au travail n’ont définitivement disparu du paysage français qu’avec les lois Auroux, en 1982.
**Gustave Maroteau dans “la Montagne” du 20 avril 1871 écrira : « C’est au nom de Dieu que Guillaume a bu à plein casque le plus pur de notre sang ; ce sont des soldats du pape qui bombardent les Ternes. Nous biffons Dieu ! Les chiens ne vont plus se contenter de regarder les évêques, ils les mordront. »
***À la date du 31 mai 1871, Edmond de Goncourt, « veuf » de son frère depuis quelques mois et souffrant de la maladie dite de la peur du propriétaire, écrit ces lignes abjectes : “ C’est bon. Il n’y a eu ni conciliation, ni transaction. La solution a été brutale. Ça a été la force pure. La solution a retiré les âmes des lâches compromis. La solution a redonné confiance à l’armée qui a appris, dans le sang des communeux, qu’elle était encore capable de se battre. Enfin, la saignée a été une saignée à blanc ; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment.”
**** Théo reprend à son compte le chiffre communément avancé des morts durant la Semaine sanglante. Depuis, certains historiens s’accordent à dire qu’il n’y eut « que » 34 000 assassinats. Toutefois, en 1872, il manquait bel et bien à Paris 100 000 ouvriers (sans compter leurs familles). Partis en exil ou en déportation…