Premier épisode

Vendredi 21 décembre 2007 // PREMIÈRE PARTIE

« Depuis combien de temps sommes-nous partis de Saint-Martin-de-Ré ? Combien de jours avons-nous passé dans ces entrepôts de la déportation ? Nous nous sommes un moment crus oubliés, des vaincus de l’Histoire enfin oubliés…
Non, un matin, un garde-chiourme nous a hurlé dessus :
« Théo Fischer ? À la visite ! » Rapide et humiliante visite médicale. « Bon pour le départ ». C’est-à-dire « bon » pour la Nouvelle-Calédonie, à six mille lieues de Paris. Et encore plus loin de ma chère Alsace, où je suis né il y a 31 ans. Nos vieux pères de 48 sont allés « fertiliser » l’Algérie, nous, nous allons, si nous arrivons en vie, servir d’engrais à ce roc des antipodes.
Nous voilà en cages depuis bientôt cinq mois. Nous avons droit à une demi-heure de sortie par jour, sur le pont, sous les filets tendus par des gardiens qui manient l’injure aussi bien que le bâton. Le tout sous les yeux et les coups d’ombrelles des femmes de fonctionnaires qui viennent voir de près à quoi ressemble cette canaille qui a incendié la capitale et bousculé le Vieux Monde.
Nous tanguons, le roulis, les biscuits pourris, le lard avarié, la soif que ne sauraient étancher quelques lampées d’eau salée. Nous sommes en septembre, je crois. En fait, tout a commencé le 4 septembre, avec la proclamation de la République. C’était il y a… deux ans déjà !
À moins que tout ait débuté le 9 août, quand Badinguet, qui se voulait l’empereur des ouvriers, a perdu son trône d’usurpateur. Trois batailles, trois défaites. Douay, Frossard, Mac-Mahon écrasés par les troupes d’acier de Bismarck. L’Alsace était perdue. À l’heure prussienne… »