Premier épisode
Samedi 27 septembre 2008 // DEUXIÈME PARTIE
J’ai vraiment été chanceux car j’ai été arrêté en civil sans aucune trace de poudre noire sur mes mains. Ils ne m’ont pas fusillé sur place.
Et aussi aucune trace de mes démêlés avec Gautier et Mattei…
Je sais la cachette où je dissimule mon manuscrit des plus sûres. Et on ne me condamnera pas une seconde fois…
Je suis un bagnard libre de poursuivre mon récit, Alexandre, François.
Ah ! François, j’ai quasiment prié pour que le navire- prison qui nous a déversés ici fasse escale à Santa Catarina, au Brésil, comme de tels vaisseaux pleins de fantômes en ont la coutume. Mais non**… en revanche, depuis peu, un autre frère m’a rejoint par son souvenir : mon jeune Joseph. De malheureux kabyles qui s’étaient révoltés en Algérie à cause de la guerre et du décret Crémieux ont été eux aussi déportés sur l’île des Pins. Ils sont parqués sur la cinquième commune de notre îlot.
« Cinquième commune », comme cet assemblage paraît incongru. Il n’y aura pour moi qu’une Commune, avec une capitale [Une majuscule, en argot typo - NDLA]. Ce mot me fait vibrer encore.
J’entends soudain la voix de Madeleine entonnant « la Canaille »*** :
« Ils fredonnaient “la Marseillaise”/ Nos pères, les vieux vagabonds/Attaquant en 93 /Les bastilles dont les canons / Rougissaient la vieille muraille /Que de trembleurs ont dit depuis / C’est la canaille ! Eh bien ! j’en suis ! »
Je crois qu’ils ne nous pardonneront jamais de leur avoir fait peur… C’est déjà ça ! Les trembleurs ont frémi et ne s’en remettront pas de sitôt.
La chanson commençait ainsi : « Dans la vieille cité française/ Existe une race de fer/ Dont l’âme comme une fournaise / A de son feu bronzé la chair… »
Ils pensent nous envoyer rouiller aux antipodes. Mais le feu couve toujours sous la cendre. Je suis sûr que tu es vivante, Madeleine, et que ton poing est toujours dressé pour l’égalité. Je suis persuadé que tu liras un jour ces lignes.
Savoir que nous avons fait détaler comme un lapin le Général Tom Pouce**** en ce jour béni du 18 mars me réchauffe le cœur et me donne envie de poursuivre mon récit. Notre récit.
On étouffe sur l’île des Pins, nous n’étions pas encore sortir de l’hiver en ce vendredi 17 mars… - *
… tard dans la soirée, j’avais quitté mes camarades sur la place d’Italie où des canons chargés à blanc étaient censés alerter l’arrondissement au cas où les hommes de Vinoy s’aviseraient de reprendre nos canons.
J’avais lu, auparavant et d’un œil amusé si je puis dire, l’affiche signée Thiers et qui avait été placardée aux quatre coins de la capitale. Parmi les inepties « nabot- léoniennes » figurait cette sublime phrase en total décalage avec la réalité : « Que les bons citoyens se séparent des mauvais, qu’ils aident à la force publique au lieu de lui résister, ils hâteront ainsi le retour de l’aisance dans la cité et rendront service à la République elle- même que le désordre ruinerait dans l’opinion de la France. » Il se croyait encore le Thiers providentiel !
Le froid aidant, blotti dans les bras de Madeleine et de Morphée, je m’endormais rapidement. Le jour pointait à peine quand Yves et Francesco frappèrent à notre porte. « Théo, tu n’as pas entendu le tocsin ? hurla Yves. Il a sonné du côté de Saint- Nicolas du Chardonnet.
Les uhlans attaquent ? demandai- je à moitié conscient.
T’es de la revue ou quoi, ce matin***** ? C’est Vinoy qui vient nous voler nos canons ! Duval****** a ordonné le rappel. »
Après avoir enfilé mon pantalon et délivré mes consignes de sécurité à une Madeleine qui ne les suivrait évidemment pas, je rejoignis les gardes nationaux, épée en bandoulière et six- coups au ceinturon.
Le XIIIe arrondissement s’était levé comme un seul homme. Des coups de canon à blanc avaient été comme prévu tirés : c’était l’appel à la Révolution.
Une quinzaine de pièces d’artillerie furent disposées autour de la mairie et dirigées vers les avenues. Duval fit distribuer dans le plus grand calme des pioches afin de dépaver les rues et d’ériger des barricades. Tout se passa sans problèmes car les troupes régulières encore fidèles à Vinoy avaient débarrassé le plancher depuis quelques jours déjà. Le XIIIe était en partie libéré.
Autant notre arrondissement était discipliné, autant sur le principal théâtre des opérations militaires, à savoir Montmartre, régnait la confusion la plus totale…
Quelques jours plus tard, je devais mener ma propre enquête avec mon ami typographe Eugène pour démêler le vrai du faux.
Thiers croyait avoir ourdi un plan infaillible. Il avait fait libérer de la prison de Poissy quelque trois cents détenus afin de semer le trouble dans la capitale. Un ordre signé prétendument de la main de Clemenceau, maire du XVIIIe, avait permis de renvoyer dans leurs pénates bien des gardes nationaux chargés de veiller sur les canons de la Butte. Cet ordre était bien sûr un faux.
Vinoy fit envahir moult faubourgs de la capitale dans la nuit du 17 au 18. Cependant, les officiers devaient amèrement constater que les troupes n’étaient pas sans fraterniser avec les Parisiens.
Sur la Butte veillait le poste du 61e bataillon, sis au 6 de la rue des Rosiers. Trois cafards avaient abordé ledit poste. Deux, vite suspects aux yeux des gardes nationaux, furent arrêtés. Le troisième, qui répondait au nom de Souche, n’échappa pas à la surveillance du factionnaire Turpin. Le brave fédéré devinait en lui un suspect, d’autant qu’il se réclamait de la mairie. Soudain, Turpin reçut une balle. Heureusement une cantinière et la citoyenne Louise [Michel - NDLA] étaient là, qui le pansèrent aussitôt. Accourut ventre à terre Clemenceau. Les troupes régulières avaient pris possession des canons. Il devait être cinq heures trente. Cependant les hommes de Susbielle n’avaient pas de chevaux pour enlever nos pièces d’artillerie. Par surcroît, les rues avaient été soigneusement dépavées…
Carabine sous le manteau, Louise Michel donna l’alerte, qui fut d’autant plus entendue que le quartier se réveillait doucement. Bientôt de braves ménagères entourèrent les soldats. Le comité de vigilance du XVIIIe se mit en branle. Avronsart, Lemoussu, Scheiner, le vieux Moreau et Théophile Ferré accoururent. Vers huit heures, la foule ralentissait les premiers attelages qui tiraient les canons jusqu’au boulevard des Batignolles.
Le général Lecomte ordonna le feu, mais un sous- officier sortit des lignes et se mit devant sa compagnie : « Crosse en l’air ! » cria- t- il à ses hommes. Son nom était Verdaguerre. Les versaillais le fusilleraient plus tard pour cet acte d’humanité.
Les soldats mirent crosses en l’air et fraternisèrent avec le peuple.
Les révolutions commencent ainsi !
Lecomte fut arrêté alors qu’il ordonnait pour la troisième fois à ses hommes d’ouvrir le feu sur la foule. Au Château- Rouge, quartier général de Montmarte, il signa l’ordre d’évacuer les buttes. Les gendarmes qui occupaient encore la rue des Rosiers rendirent leurs chassepots. Certains crièrent même « Vive la République ! ». Trois coups de canon à blanc annoncèrent à la capitale la reprise de Montmartre.
À Belleville, aux Buttes- Chaumont, au Luxembourg, partout le peuple arrêta pacifiquement l’enlèvement des canons. Partout, la ligne fraternisait avec les Parisiens.
Le seul vrai affrontement de la journée eut lieu place Pigalle. Un capitaine de chasseurs y chargea la foule tandis que des gardes républicains ouvraient le feu sur elle. Le capitaine fut heureusement abattu et les tueurs se replièrent vers la place de Clichy.
Lecomte fut conduit rue des Rosiers où le rejoindrait bientôt un autre fusilleur : le général Clément Thomas. Vers quatre heures et demie, cet assassin de Juin serait reconnu par de vieux quarante- huitards alors que, tel un mouchard, il inspectait en civil la barricade de la rue des Martyrs.
Dans notre XIIIe arrondissement, nous envahissions en milieu de matinée les commissariats de police de quartier. Madeleine, revolver en main, espérait bien faire d’une pierre deux coups : participer à la libération de Paris et nous libérer de Gautier et Mattei. Mais ce ne serait pas pour plus tard… Tous les commissaires de police se retrouvèrent bientôt sous les verrous.
Avec Duval en tête, le XIIIe arrondissement s’apprêtait à libérer la rive gauche quand, en fin de matinée, un cortège funèbre quitta la gare d’Orléans.
Les barricades s’ouvrirent comme la mer Rouge devant Moïse, les gardes nationaux présentèrent leurs armes. Un vieil homme, nu- tête, marchait tristement derrière un cercueil.
- « C’est Victor Hugo qui enterre son fils », murmura Madeleine… »
* Pour avoir refusé une corvée, ce fils naturel d’Alexandre Dumas est mis au cachot avec le garibaldien Cipriani et le vieux Malzieux, 65 ans, déjà envoyé aux pontons pour sa participation à Juin 48. Le cachot, écrira Bauër, est « une sorte de niche carrée d’environ 1,10 m de large, 1,20 m de profondeur et 1,40 m de haut. On se saurait s’y tenir debout, ni s’y étendre et, attachés à la même barre de justice, nous sommes réduits, Malzieux et moi, soit à demeurer assis, soit à nous coucher “en chien de fusil” ».
** Henry Bauër, dans une lettre adressée à Paul Meurice, journaliste au « Rappel » et ami intime de Victor Hugo, nous relate ce fait lamentable : « À bord du transport “Le Var”, s’est passé, en rade de Sainte- Catherine [Santa Catarina, ville portuaire du sud du Brésil - NDLA], un fait que vous ignorez, peut- être, et qui mérite d’être rapporté. Une nuit, deux déportés se jetèrent à la mer par un sabord, et s’efforcèrent de gagner le rivage : l’un eut la chance d’y réussir ; quant à l’autre, tout porte à croire que ce malheureux fut dévoré par les requins très nombreux dans ces parages. Croiriez- vous que les autorités brésiliennes eurent le triste courage de faire reconduire à bord, par des gendarmes, le déporté qui avait atteint la côte au péril de sa vie, et […] s’était livré à elles, sous le couvert de l’hospitalité accordée par tous les peuples civilisés aux vaincus des luttes politiques. »
*** Véritable tube avant, pendant et après la Commune, « la Canaille » (qu’on pourrait traduire aujourd’hui par « la Racaille »…) fit le succès de Rosa Bordas dans les concerts au bénéfice des veuves et orphelins des gardes nationaux tombés sous le Siège ou les balles versaillaises.
**** Rappelons que Foutriquet alias Thiers était aussi ainsi en raison de sa taille : 155 cm.
***** Être de la revue signifie être frustré dans ses espérances. L’expression n’entrera dans les dictionnaires que vers 1890, mais tout porte à croire qu’elle courait déjà dans les rues et les casernes bien avant puisque le Breton Yves l’emploie…
****** Blanquiste, membre de l’Internationale, animateur du Club socialiste démocrate du XIIIe, il a été élu depuis quelques semaines chef de la XIIIe légion.